Drôle d'endroit pour une mauvaise rencontre

Les vies se valent, leurs récits non. Ce que j'ai vécu sera livré sans certificat d'authenticité ni déclaration de foi. La médiocrité et la bassesse passent mieux avec un cocktail à la main...

18 février 2006

sortie sans itinéraire

     Chloé et moi avons passé la journée ensemble. Clémentine nous a rejoints et je dois dire que ça ne s'est pas trop mal passé. Chloé ne lui a pas craché dessus, quand elle a jeté son chewing-gum elle ne l'a pas collé sur un pan de la jupe de Clem', elle lui a même parlé (sans la regarder en face, mais quand même, ça vaut la peine d'être dit).

    Généralement, quand elle sent qu'une des femmes présentes dans les environs est potentiellement quelqu'un dans le giron de qui j'ai l'habitude d'aller me nicher, au mieux elle l'ignore, au pire elle lui pourrit la vie. Je n'aime pas la psychologie de bas étage (l'autre non plus, d'ailleurs), et je me refuse à n'y voir qu'un désir possessif de me garder en exclusivité pour elle ou qu'un refus que ladite femelle prenne la place de sa mère dans la photo de famille sous cadre kitsch qu'elle a dans la tête. Il y a forcément autre chose que simplement ça, et même si c'est pire, je persiste à préférer l'hypothèse selon laquelle ma fille est un monstre certes, mais un monstre complexe et sophistiqué. Sinon, ce serait à désespérer de ce que j'ai pu lui inculquer.

    Nous sommes allés nous promener au bord de la mer. Il faisait froid, il y avait du vent et un petit crachin désagréable, bref c'était tout sauf une bonne idée et nous avons adoré, pour finir. Comme de bien entendu. Chloé a raconté à Clémentine comment elle avait retourné le doigt de sa voisine, en classe, parce que celle-ci avait eu l'indélicatesse de ne pas lui souffler la réponse à l'exercice de maths. Un après midi aux urgences et une atèle pendant un mois, voila qui devrait encourager à plus de solidarité cette petite pétasse. Clémentine a ouvert des yeux ronds en entendant ma fille lui déclamer tout ça avec le calme, la sérénité et la précision dans les termes qui sied aux belles histoires. Nous avons, après ça, marché un moment le long du rivage sans parler, Chloé et moi avec un sourire en coin, Clémentine le nez dans son cache col. Le bar du bout de la crique, au bord du port, nous a accueilli au chaud, et nous avons pris des chocolats avec du rhum, sauf Clémentine qui ne voulait pas d'alcool dedans.

    On a regardé la mer derrière la baie vitrée, les oiseaux décrivant des arabesques incompréhensibles dans le ciel, chahutés par le vent dans leur vol idiot et beau. Il y avait un groupe de touristes anachroniques dans le fond, près de la cheminée, qui parlaient avec un accent du sud. Ils rigolaient bien, apparemment contents d'être en Bretagne par un temps maussade. Il y avait un moustachu aux joues replettes qui racontait le mariage de sa soeur de façon assez cocazce et suffisamment fort pour qu'on ne rate rien de l'histoire. Chloé est allé leur dire de parler moins fort ou de raconter des choses plus intéressantes, quitte à nous déranger. Pour le coup, ils se sont tus, ce qu'on ne leur avait pas demandé, du reste. Ils ont marmonné vaguement pendant  deux ou trois minutes avant de payer leurs consommations et de repartir sous le vent et la pluie. Clémentine était belle comme tout, avec ses joues rosies par le froid, son cache col bariolé et ses cheveux décoiffés par le vent, raidis par le sel. Je l'ai embrassée. Chloé n'a pas bronché. Elle est venue se mettre sur mes genoux et a redemandé un autre chocolat, sans rhum cette fois. J'étais tellement heureux que je n'ai pas insisté. Comme à chaque fois que je suis désemparé devant une joie surprise, j'ai obtempéré et laissé mon esprit se disperser dans les parages, se diluer sans bruit  dans les brumes ocres d'un whiskey au gout de tourbe.

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11 février 2006

lumière, l'aube que je tamise

    Il y a en cette femme une âme auprès de laquelle rien ne saurait rester vil. Dans les parages d'une telle âme, on se résout à s'avouer pas si perdu ou mauvais, ou bien on ne reste pas. On se regarde en face, ou bien on ne supporte pas et on s'en va. Pour les gens comme moi qui ne peuvent partir, tant ils sont épris, c'est difficile de rester. Elle me fait pleurer, elle m'absout, elle m'enjôle, elle me ferait presque  arrêter de boire. Clémentine, pourquoi restes tu ouverte à quelqu'un comme moi? Pourquoi t'évertuer à faire comme si ça rimait à quoi que ce soit, pourquoi sourire avec candeur à cet homme détruit, nuisible et sarcastique? Tu me dépasses, décidément.
    Me voila à bavasser comme je ne l'avais pas fait depuis belle lurette, à envisager des lendemains qui rechantent, tout en sachant que, mauvais karma aidant, je me suis engagé sans doute trop loin pour qu'une nouvelle hypothèse de rémission puisse sembler crédible à quiconque d'un peu sensé. Mon sentier caillouteux, pourri. Un sentier plus sauvage et bancal, Clémentine, qui ne saurait admettre que tu demeures aux alentours sans morfler. C'est ça le plus dur, Clémentine. Pour un peu, tu sais, je me sentirais capable, avec toi. Mais là, au pied du mur, à la lueur de la tournure qu'ont pris les choses, comment ne pas voir que tu vas être meurtrie, un jour ou l'autre? Le pire, c'est que je continue quand même à faire comme si, à ne pas te dire, à te fréquenter, parce que ça m'importe trop, parce que je suis incapable désormais de me passer de ce que tu m'apportes.
    Avant je vivais sans, ça allait, et j'aurais pu continuer. Mais maintenant ce n'est plus possible, je n'aurais pas la force de poursuivre sans cette force et ce bonheur immérité que je ressens à tes côtés.
Pardon.

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08 février 2006

mon pied dans ton nez, enculé

    Hier soir, j'ai encore frappé la gueule d'un sale con. C'est plus fort que moi, en ce moment, ça a tendance à devenir une habitude. Je ne trouve pas à y redire, de toutes façons. Certaines personnes méritent de se faire frapper, je trouve. Et c'est con comme les gens n'osent pas, alors que, quand même, c'est plaisant.
    Bon, une fois n'est pas coutume, hein, j'avais bu. Le gars n'a pas senti le coup venir, c'était sans doute le genre habitué à ce qu'on ne le contredise pas même et surtout quand il est odieux. Du coup, ça l'a cueilli à sec, et il a pleuré sa mère à genoux en se tenant les couilles. Connard. Il avait insulté un de mes amis, faut dire. Et ça, on ne me reprochera pas de défendre l'honneur de mes amis, en tout cas on aurait tort. je te l'ai chopé par derrière, le gars, un bon coup de pompes dans le bas du dos, là où ça fait bien mal, et une fois plié en deux je lui ai savaté la gueule contre le comptoir. Le temps que Magali fasse le tour dudit comptoir, me ceinture et me dise de foutre le camp, j'en avais fini avec lui. Ce fut bref et sec comme un coup de trique, de ceux qu'on n'oublie pas et qu'on savoure longtemps après. Je suis sorti la rage au coeur, le feu sous la tignasse, j'avais soif.
    Chez moi il restait du bourbon, et ça s'est bien passé.

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05 février 2006

Pour l'honneur du chanteur

    Hier soir, l'after-show de Francis a failli tourner court. C'est un candide, Francis, et toute sa vie il l'aura payé, rubis sur l'ongle, dans la façon dont mles gens le traitaient et le regardaient, mais il y a une forme de noblesse crétine mais indéniable dans son obstination à rester lui même. A se montrer, tel quel, pas négociable, donc lourdingue, mais franc du collier. Prévisible et incontrôlable à la fois. Avec ses bottes, ses passions idiotes et absolues, son allure anachronique et ses déclarations sans ambages, il est de ceux qu'on adopte en connaissance de cause. Le kit complet, à assumer. Mais jamais son amitié ne m'a fait défaut, même aux moments de ma vie où j'aurais aimé qu'il m'abandonne. Francis est un homme entier, "pas un demi écrémé", comme je me plais à le lui rappeler chaque fois que je veux le flatter pour en obtenir quelque chose. Bref. Un être inconditionnel par essence ou par choix. Et hier, décidément, on n'a pas eu le choix. La totale.
    On peut aimer quelqu'un sans se reconnaître dans ce qu'il fait. C'est mon cas avec Francis comme avec Etienne, Marlène, Jean et quelques autres des célébrités qu'il m'arrive de compter parmi mes amis. Je suis donc sereinement disposé à subir le concert privé de notre fringant chanteur sans que mon verre de martiny tremble pour d'autres raisons qu'une fatigue momentanée aux premières lueurs de l'aube. Il en faut plus pour me donne run ulcère. Certains, pourtant, dans la petite troupe de gens conviés à cet après concert, se sont montrés moins patients, moins endurants, au point d'en devenir désobligeants. M'est alors venu l'envie de me faire remarquer. Alors que les remarques narquoises, les sarcasmes sans discrétion, les insultes détournées, commençaient à parvenir aux oreilles de Francis, je me suis levé, j'ai quitté ma table dans le fond de la petite cave aménagée qui nous servait de repaire, et je me suis tranquillement avancé vers le groupe de malotrus qui aboyait son mépris avec des sourires hypocrites. J'en ai pris un par les cheveux, un autre par les narines, je les ai soulevé sans ménagement en sentant céder des choses sous mes doigts, et j'ai fait se rencontrer leurs têtes de connards avec mes genoux anguleux. Je dois dire que ça m'a fait bien un bien fou, je dois dire également qu'il n'en a pas été de même en ce qui les concerne, mais c'était le but. Ignorant l'assemblée sous le coup de l'esclandre, ignorant mon gars Francis qui, ayant arrêté sa chanson, secouait sa belle et longue tignasse de geai pour se chercher un mot approprié, j'ai catapulté la table où ces enfoirés avaient posé leurs cocktails offerts par celui qu'ils raillaient. Je l'ai catapultée avec une furie d'homme soul, dans le bidon veule et élégamment attifé de ces raclures mondaines. Une femme a poussé un geignement étouffé dans le choc, une autre n'a pas eu à trop morflé car son mari était suffisamment pansu pour amortir le choc et se contenter de souffrir pour deux. Je devais avoir l'air un peu sauvage, les yeux fous, suant l'alcool et une juste colère. Je me suis tourné vers Francis, dont je sentais la présence génée et diplomate derrière moi, et je me suis douté que personne n'avait rien compris, ou alors que tous préféraient manifestement des sarcasmes à une bagarre.
    J'ai dit quelque chose à mon ami bafoué, lui reprochant d'être tolérant à l'égard des immondes, lui qui n'appartenait pas à leur meute, et je suis parti sans regard pour quiconque. Je suis sorti du restaurant, j'ai pris ma voiture avec la jouissance crétine et assassine du mec soul qui s'enivre à l'idée de perdre le contrôle et j'ai roulé je ne sais où pendant je ne sais combien de temps, jusqu'à me retrouver à mon hôtel. J'ai bu beaucoup d'eau, je n'ai pas dormi, j'ai appelé Clémentine, je l'ai réveillée sans m'excuser, et nous avons longuement, très longuement, parlé.

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04 février 2006

corps loyal, traine misère et autres voluptés médiocres et précieuses

    J'ai menti plus que de raison, mais personne ne m'arrachera un mea culpa. Rien de tout ça ne mérite qu'on rende des comptes. Moi je rends les coups, c'est tout. J'ai encaissé, j'ai donné des morflées plus qu'à mon tour, aussi, mais j'ai aimé, surtout, j'ai aimé et j'aime toujours, sans entraves, sans calcul, sans rémission.
    La vie m'a balloté plus que de raison, et je me suis sans doute laissé promener avec la complaisance de celui qui se croit au théâtre, qui se dit que ça ne mange pas de pain, et qu'on verra bien ce qui se passe quand quelqu'un rallumera les lumières. Je suis très probablement un peu con sur les bords, un peu veule bien au fond, un tantinet salopard à mes heures, et pourtant, on m'aime, on m'aime, on m'aime. Pas longtemps. Pas très fort. Pas vraiment. Assez pour que le sourire demeure, assez pour que l'alcool suffise à figer mes humeurs dans des détours sereins.
    Je veux toujours mordre dedans, vous savez. A pleines dents, vraies ou fausses. Je veux toujours me cogner dans sa couenne, à la vie, rugueuse, hideuse, calamiteuse et qui pue de la gueule. Je n'ai pas fini mon tour de manège, pas fini d'explorer par où ça coince et par où ça couine, à quatre pattes, fcomme les animaux compliqués que nous sommes tous, vous et moi. Vous m'intéressez. Je ne m'intresse pas beaucoup, mais je m'utilise très bien pour en apprendre sur vous. Vous et les autres. Que je fréquente. Que j'engendre, aussi, parfois, par inadvertance (pardon, vraiment). Allez, on ne se quitte pas fâchés. Je crèverai bientôt, comme vous, il y a de la place pour tous. L'humour vient à bout de tout, comme la vodka polonaise.
    Qu'on se le dise, je reste, j'étais là avant, je ne cède rien, et surtout pas ma place. Je reviens de loin, je suis rasé de près, j'ai les crocs, j'ai la pêche et, nom de Dieu, ça va faire mal.

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23 décembre 2005

Scandale dans la famille des autres

    J'en ris encore.
    Encore un restaurant où je ne suis pas prêt de remettre les pieds, mais on ne peut pas dire que ça me ruine le coeur outre mesure. Ma vieille peau d'amante non plus, je ne suis pas prêt de la revoir, je le crains. Dommage, elle a un goût exquis en matière de whiskey et connaissait mes préférences par coeur, depuis le temps. Enfin bon, justement, ne présageons pas de l'avenir, nous avons une longue histoire commune, Sylvie et moi. Elle a déjà claqué la porte de nos accointances corporelles plus d'une fois, devant mes outrances de comportement ou mes manques de maturité dans nos relations. Elle est toujours revenue, par la petite ou la grande porte, en faisant généralement comme s'il ne s'était rien passé, et nous avons repris là où nous en étions. Mes appats feront peut-être à nouveau leur oeuvre cette fois ci.
    Mais tout de même. Je crois que la pantalonnade valait les dommages infligés, mais quelle soirée ! Quand j'aurai fini de rire, j'y réfléchirai davantage, pour le moment je me laisse porter par la vague qui me secoue les côtes. Mais bon, à ma décharge, je dis quand même tout de suite que je ne pouvais pas me douter... Enfin bref, c'est du très bon.
    Moi, je venais benoîtement en accompagnateur galant de mon élégante Sylvie, pour partager un bon repas avec deux couples dont je flairais d'éventuelles dispositions prometteuses. Je ne sais pas ce qu'attendaient les autres, mais à présent, peu importe, à vrai dire. Le sort a attendu la fin de l'apéritif avant de sonner le glas de nos espérances respectives.

    Il y avait là Michel et Anne-Sophie, des commerçants faussement sympa et décontractés, bouffis de fric gagné dans la crispation et dépensé dans la frénésie, de faux hédonistes à qui je ne donnais guère plus de 10 ans d'espérance de vie, au vu de leurs mines gorgées d'excès mal encaissés. Leur discussion était affligeante, leurs goûts atroces et arrogants, mais ils étaient souriants et pas enclins à l'hypocrisie, ce qui est déjà ça. Il y avait Alain et Maud, des bourgeois de province faussement classiques, en ce sens que Madame était avocate et monsieur homme au foyer (cadre viré lors d'un plan social de sa boite, reconverti en papa poule autoproclamé en chantre de la modernité conjugale), tous deux apparemment réac et sérieux, en fait très à l'aise. C'est quand on a commencé à évoquer nos enfants respectifs, que ça a commencé à dégénérer.

    J'ai vaguement parlé des miens, Chloé et le grand, en éludant avec humour le sujet et feignant de m'intéresser à la progéniture des autres pour enfoncer le clou. Sylvie a une fille de 16 ans, anémique et cocaïnomane, donc on vite cherché à écouter les déboires parentaux des autres. Et, bien sûr, c'était gratiné. L'ambiance était plutôt joviale, chacun y allait de sa petite vanne vacharde pour casser du sucre sur le dos de leurs bambins. Pas question entre quadras ou quinquas de se la jouer "ces bijoux sacrés plus chers que la prunelle de nos yeux" ou "nous avons tout sacrifié pour eux". La désinvolture était de mise.

    Et puis, alors que tout en conversant entre gens de bonnes société d'allure bonhomme, on s'apprétait à savourer l'entrée qui venait de nous être servie, voila-t-y pas qu'Alain et Maud sortent du sac à main de la susnommée un petit album photo de poche. Pour nous montrer leur fille Astrid, qu'ils disaient. Celle qu'ils allaient marier, en désespoir de cause, au printemps prochain. Celle dont ils s'évertuaient à dire, quelques instants plus tôt, qu'elle était la seule de leurs quatre marmots à avoir gardé le droit chemin. Au point de se désintéresser des garçons, c'est dire, mais enfin là, un brave étudiant préparant l'école des Mines et son avenir brillamment chiant avait décroché le pompon en lui tapant dans l'oeil. Et donc, hop, photo des tourtereaux, faites tourner, elle est-y pas belle notre fille, fruit de nos entrailles, avec son joli sourire et ses cheveux blonds comme les blés non-OGM. Et la photo m'est venue entre les mains. Et j'ai vu les deux tourtereaux, et je l'ai reconnue, elle, tout de suite, et j'ai éclaté de rire avant même de songer à m'en empêcher.

    Tout le monde m'a regardé un peu bizarrement, qui avec un sourire en coin un peu timide, qui avec un regard des plus ahuris, comme si j'étais un ami épileptique en proie à une crise un peu malvenue au moment de savourer l'entrée. Je me tordais les côtes pour de bon, m'esclaffant sans pouvoir parler, de façon assez incompréhensible ; je voyais bien que Sylvie me foudroyait timidement du regard, cherchant une explication à ce comportement si incongru. J'en avais les larmes aux yeux, j'essayais de reprendre contenance. Pfiou... Alors comme ça elle s'appelait Astrid, "en vrai". Et elle allait se marier. La bonne blague. Je ne m'en remttais pas, décidément.

    C'est là que m'est venue la mauvaise idée, c'est là que j'aurais du, surtout, ne pas céder à l'envie de vérifier. L'avais-je sur moi? Bon, je pense avec le recul que je devais être déjà un peu soul, ce qui explique que je n'ai pas réfléchi davantage et que je ne me sois pas contrôlé. Je me suis mis à fouiller dans les poches intérieures de ma veste, jusqu'à ce que ma main sente le cuir élimé de mon petit porte-feuilles. J'ai sorti l'objet, sous les yeux toujours surpris de mes comparses, qui ne songeaient plus guère à savourer l'entrée, et je l'ai trouvée. Ma photo d'Astrid. Je l'ai sortie de l'album et je l'ai posée sur la table, entre deux assiettes, devant les parents de la future mariée. Et j'ai continué à me consacrer à mon fou rire.

    Personne n'a touché à la photo. Mais tout le monde l'a vue. Elle était plutôt réussie, d'ailleurs, surtout si on prend on considération le fait qu'elle avait été prise dans une cave. Témoin fragmentaire d'une jolie fin d'après-midi débridée avec une jeune inconnue dont j'avais douté entendre un jour le prénom. Je n'avais nulle intention de leur dire les tenants et aboutissants de la photo, de ce qui s'était passé au cours des semaines suivantes, mais le contraste entre les deux cliché était tellement dr$ole, je n'avais pas su m'empêcher, malotru que j'étais. Je me suis levé, j'ai repris la photo, ai bredouillé des excuses entre deux spasmes de rire et je suis sorti du restaurant. Je pense que l'ambiance a du retomber, et que, tout compte fait, personne n'a vraiment savouré l'entrée. Pardon Sylvie, promis, je ne le referai plus. Mais par pitié, la prochaine fois, choisis mieux tes invités.

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19 décembre 2005

insolent cirque

    Dimanche, je suis allé voir ma fille. Cela faisait un bon mois que je ne l'avais pas enlevée à sa mère, ce dont cette dernière ne manquait pas, tantôt de se plaindre, tantôt de tirer fierté et soulagement. Ce serait toujours ça de pris, ou plutot de soustrait à mon influence néfaste. Qu'ont-ils donc, tous ces adultes mal fermentés, à sous estimer les gosses ? A leur faire injure? Chloé n'a jamais eu besoin de se trouver sous influence pour cultiver son aptitude à nuire. Pour cracher sur son prochain. D'instinct. Son prochain, d'emblée elle l'a honni et voué aux gémonies. Et c'est une active, ma gamine. Quand elle honnit, elle rentre dans le chou direct, crocs en avant. Ce qui, étrangement, ne l'a jamais empêchée de sourire avec candeur.
    Si j'avais un brin d'orgueil moisi dans la mauvaise foi la plus moite, je prétendrais sans détours qu'elle me doit une partie de ce tempérament bien affirmé, mais il n'en est rien. Et plus je la côtoie, plus elle m'en apprend sur la spontanéité avec laquelle on peut réclamer sa part de jouissance, innocemment, sans rendre de compte à personne. Pour moi, bien sûr, il est déjà trop tard : ma réserve de candeur est à jamais envolée et ce, depuis belle lurette. Mais elle, elle n'en finit pas d'être prometteuse à force de s'en foutre. Le respect se mérite, semble-t-elle vous dire en vous regardant dans les yeux, juste avant de vous marcher sur les pieds de ses jolis souliers vernis. Une peste, une garce, une bénédiction.
    Quand nous sommes allés nous promener, elle m'a raconté sa semaine, elle a dépeint avec précision la médiocrité de ses camarades de classe (les filles surtout) et leur crétinerie de groupe (les garçons, surtout, encore que...), avant de s'embarquer dans un long monologue sur moi, sur la façon dont "grave j'assurais pas" en la laissant ainsi livrée à elle même. "Chloé, lui dis-je, tu es tout sauf livrée à toi même. En une minute de présence, ta mère veille sur toi bien mieux que je ne le ferai jamais dans toute ma vie." Elle m'a toisé avec la consternation feinte des grandes actrices du muet, et m'a balancé sa petite bombe Barbie enrichie à l'uranium lourd : "Papa, pitié : Maman s'est trouvé un mec. C'était déjà la cata avant, mais là elle vire carrément niaiseuse. Je vais finir enfant de choeur si tu ne me kidnappes pas."
    La menace avait de quoi faire peur. Après tout, moi, j'avais été enfant de choeur. Je me suis contenté d'encaisser la nouvelle et de changer de conversation après quelques propos dont la banalité n'avait rien de rassurant, je le crains. Nous sommes allés voir un film interdit aux moins de 12 ans (la dame au guichet de l'Arvor n'a rien osé me dire), une histoire biélorusse de cirque improbable, au cours de laquelle des petits singes étaient éviscérés devant une caméra DV mal tenue, et puis je me suis endormi, donc j'avoue ne pas avoir suivi la suite de l'intrigue. Disons que ça avait l'air glauque et assez pessismiste, ce que la grimace palote de Chloé a fini de me convaincre lorsque nous sommes ressortis. Mais il n'y a rien qu'un hamburger et des frites ne puissent faire oublier à une citadine futile de moins de 8 ans. Si ça ne marche pas, doublez la dose.

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18 décembre 2005

cigarette, douche, traquenard intime

    Je fume une clope pour contrer l'odeur de merde. Clara est allongée près de moi, elle me tourne le dos. On en a foutu un peu partout, j'en ai bien peur, mais à vrai dire, dans l'obcurité de la chambre d'hotel, on baigne dans le flou artistique. Le bras qui ne tient pas ma cigarette est passé sous son cou, et ma main gentiment caresse son sein lourd.
    C'était bien. C'était très bien. On s'est trouvés, il n'y a rien d'autre à en dire. On se cherchait, on s'est trouvés. Du début à la fin, un jeu d'affamés pas civilisés pour un sou, plus brutal que je ne l'aurais voulu, mais sans regrets aucun. Sa respiration est empesée mais sereine, Clara reprend pied et se masse les poignets. Cela ne fait qu'une ou deux minutes que je l'ai détachée. A quoi ressemble son visage après la sodomie, voilà à quoi je pense en lui caressant les cheveux, prenant garde à ne pas y faire tomber de cendre de clope. A quoi ressemble une jeune fille assouvie et violentée, qui n'a eu qu'à boire juqu'à la lie la coupe ivre qu'elle avait commandée. Voila à quoi je pense. A ça et à Clémentine. A ça, et à mes ennuis.
  Il faudra plus qu'une fille charnue pour chasser la sueur froide. Il faudra plus qu'un peu de frottis peau contre  peau pour démêler l'angoisse qui me noue les tripes. Ce n'est pas que ça aille mal. C'est juste que j'ai une boule de peur pure et froide qui vibre dans mon ventre, à l'idée que des choses sérieuses à nouveau se produisent dans ma vie. Et la boule froide et vibrante ne se rétracte jamais assez pour que je sois pleinement à ce que je fais, même quand je suis en pleine saillie. C'est agréable, mais je devrais être ailleurs. Clara pourrait être ma fille, comme la plupart de celles que j'ai culbutées depuis quelques mois, et on peut sans doute légitimement trouver que ce sont des circonstances aggravantes.
    Je me relève doucement, je l'embrasse sur l'épaule et je sors du lit. Dans la salle de bain exiguë de l'hôtel bon marché, je me lave sans allumer la lumière. La sueur, la merde, le sperme, ça et les autres sécrétions intimes d'un moment débridé comme ceux après lesquels j'ai couru la majeure partie de ma vie. Je ne vois pas grand chose sous la douche, les odeurs partent sous l'eau chaude et le savon, la tension en toxines exudée se défait cette fois tout à fait de mon corps épuisé. Trop de nuits sans dormir comme il faut, trop de plans saumâtres et de coups de fils à des heures indues. Clara me rejoint. Je l'embrasse et la lave très doucement, très tendrement. Nous ne nous reverrons jamais.

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18 août 2005

altercation féconde - séquelles et prescriptum

    Après avoir botté le cul de quelqu'un, on est presque capable de le respecter à nouveau. Je veux dire, quand on se prend une bonne trampe, de la sévère et de la costaude, on a droit à la parole. Pour aggraver son cas ou, au contraire, passer à autre chose. Ivan, je n'ai jamais regretté de lui doudouner la couenne. C'est le genre d'acte fondateur, virilement con et donc fondamental, qui nous d'emblée mis sur des rails intéressants.
  La terreur de la violence est tout à fait légitime. Rien n'est plus redoutable que la brutalité sans garde-fou. Attention, je ne parle pas de la douleur. On peut aussi avoir peur de la douleur, et ce, de façon tout aussi légitime. Mais ça n'a pas forcément à voir avec la violence. Je ne suis pas attiré par l'exploration de la douleur, comme volupté, comme sanction dosée et auto-infligée, bref je ne suis ni sadique ni masochiste. Mais de la même façon qu'on peut avoir mal sans éprouver la violence, on peut également infliger une violence terrible sans  provoquer de douleur physique directe. C'est justement parce que la terreur spontanée que l'on a de la violence qui nous menace est quelque chose de profond et de puissant, parce que c'est une trouille éternelle, jamais étouffée, que c'est un angle superbe pour aborder la vie.
    Entendons nous bien. On ne vit pas que de cette approche sans se consumer ou se tordre. Croyez moi. Et ce n'est pas mon cas. Merci bien. N'empêche, c'est passionnant, même s'il faut parfois savoir se maintenir en retrait des domaines passionnants et dangereux.
  Devant un verre de Glenfiddish (j'avais pris une bouteille dans mon coffre, devant l'indigence de la carte du bar de la station-service, pas une seule vraie boisson alcoolisée), Ivan et moi avons discuté. C'était étrange, lui le visage tuméfié et brillant par les plaies. Moi énervé, rougeaud encore un peu, de rage et de défoulement brutal. Et l'étrange façon qu'il avait d'accepter ça, de ne pas m'en tenir rigueur. genre "c'est bon, c'est arrivé, bon, ben on passe à autre chose, hein, on ne va pas en faire une maladie". Etonnant. C'était peut-être quelqu'un qui aimait ça, qui avait une personnalité soumise et docile, mentalement inapte à se rebiffer, qui n'en verrait pas l'utilité. Peut-être était-ce plus subtil que ça.
    Nous avons discuté longtemps, posément, amicalement, pour terminer, très tard le matin alors que l'alcool avait fini par nous faire défaut, un brin fatigués et donc extrêmement lucides ou complètement azimutés (on ne saura jamais). Et c'est précisément dans ce petit matin inhumain de station-service 24/24 que nous vint l'idée de génie. De celles qui apparaissent d'emblée comme profondément idiotes, justes et déraisonnables, voire dangereuses. Donc trop tentantes pour qu'on ne cède pas à leur appel. Surtout dans notre état. Dans les lueurs blafardes qui se jetaient sur nos visages tordus, nos regards scellèrent un pacte muet dont nous aurions tout le temps ensuite de voir la folie bancale.

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17 août 2005

altercation féconde (2)

    Pour un peu je l'aurai raté, et je me serai vautré sur le bitume comme un tocard. Mais il était suffisamment large pour que, même soul et fatigué, je lui rentre dans le lard plein pot. Il a eu un petit cri étouffé des plus excitants, tandis qu'on se foutait par terre en vrac. Dans l'ombre de la carosserie qu'il avait entrepris de ruiner à coups de tatanes, je découvris son apparence désagréable.
    Un abruti en costume de cadre moyen voire supérieur sur le retour, une tronche d'informaticien quadra replet, des lunettes chères et sans goût, bref un type à savater sans scrupules. Qu'est-ce qu'il avait à frapper ma bagnole, comme ça? Bon, j'avoue que c'était avant tout un prétexte, parce que je n'en avais vraiment rien à foutre, de ma voiture, mais quand même ! Ce type était con, ou quoi?
    La réponse bien sûr, était : oui, à fond.
  Il se laissa bastonner en se protégeant à peine le visage et les parties génitales, je lui en bourrai plein le mou, ça faisait des bruits sourds quand je m'abattais la pogne sur sa viande, mais très vite je sentis que son manque de combativité me sapait le plaisir. Je lui mis bien un coup de taloche dans la gueule qui lui arracha un couinement pathétique et jouissif, mais pour le reste c'était comme de s'énerver sur un bout de jambon enroulé dans du tissu : ça n'a pas de goût. Je me relevai, haletant, complètement fou de rage, et je le laissai reprendre son souffle et se demander à quelle sauce il allait continuer d'être assaisonné.
    Je m'avisai alors que d'autres mecs nous regardaient. Une ou deux femmes, aussi. Personne ne mouftait, personne, pas un pour intervenir. Jolie lie de l'humanité ordinaire.  N'empêche, ils regardaient tous d'une façon très bestiale, pleine de crainte et d'excitation contenues. Je devais leur foutre un peu les jetons, aussi, avec mon regard de taré. Le neuneu en costard se releva un peu, renifla le sang qui lui sortait des narines et des gencives, se tâta là où, oui, là, décidément ça faisait mal. Il geignait un peu, mais sans plus. Fade, décidément. Il me regarda et dit, d'une voix relativement sereine :
- Votre voiture génait.
- Pardon? dis je d'une voix sans doute un peu trop agressive.
- Elle génait. Je ne pouvais pas sortir.
Je lui décochai un coup de pied dans le buffet. Il perdit d'un coup de soufflet sanguin le peu d'air qu'il avait dans les poumons et s'écoula comme une merde.
- Et celle là, elle t'empêche de sortir, dugenou? Tu ne pouvais pas venir dans la station chercher qui avait laissé sa voiture au mauvais endroit, non, fallait que tu t'en prennes à la carosserie, en petite brute bien lâche que tu es.
    Il se redressa, mit un peu d'ordre dans sa tenue. J'en profitai pour faire de même. Le regard qu'il m'adressa, derrière ses lunettes aux branches désormais tordues, était franc et amer. Je lui flanquais une claque bien sonore qui marqua son visage durablement. Il finit par répondre, du coup.
- J'ai eu une rude journée, me dit-il.
- Tu n'es pas le seul, ducon.
- J'ai eu une rude semaine.
- Punaise, ma vie a été rude, bordel, est-ce que je tape sur tout ce qui me bouche la vue pour autant?
- Non, c'est vrai, ce n'est pas une raison. Mais je crois que j'avais besoin d'un prétexte.
  Etant donné que la pensée qui me vint fut : "moi aussi, et tu me l'as offert sur un plateau, ce fichu prétexte", je fus d'emblée empli d'une humeur plus humaine.
    je lui souris et lui proposai d'aller lui payer un verre. Le fait qu'il accepte aussitôt m'encouragea à penser qu'il s'agissait d'un tocard pas si affligeant que ça. Et c'est comme ça que j'ai rencontré Ivan.

Posté par herisson sauvage à 23:16 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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