23 décembre 2005
Scandale dans la famille des autres
J'en ris encore.
Encore un restaurant où je ne suis pas prêt de remettre les pieds, mais on ne peut pas dire que ça me ruine le coeur outre mesure. Ma vieille peau d'amante non plus, je ne suis pas prêt de la revoir, je le crains. Dommage, elle a un goût exquis en matière de whiskey et connaissait mes préférences par coeur, depuis le temps. Enfin bon, justement, ne présageons pas de l'avenir, nous avons une longue histoire commune, Sylvie et moi. Elle a déjà claqué la porte de nos accointances corporelles plus d'une fois, devant mes outrances de comportement ou mes manques de maturité dans nos relations. Elle est toujours revenue, par la petite ou la grande porte, en faisant généralement comme s'il ne s'était rien passé, et nous avons repris là où nous en étions. Mes appats feront peut-être à nouveau leur oeuvre cette fois ci.
Mais tout de même. Je crois que la pantalonnade valait les dommages infligés, mais quelle soirée ! Quand j'aurai fini de rire, j'y réfléchirai davantage, pour le moment je me laisse porter par la vague qui me secoue les côtes. Mais bon, à ma décharge, je dis quand même tout de suite que je ne pouvais pas me douter... Enfin bref, c'est du très bon.
Moi, je venais benoîtement en accompagnateur galant de mon élégante Sylvie, pour partager un bon repas avec deux couples dont je flairais d'éventuelles dispositions prometteuses. Je ne sais pas ce qu'attendaient les autres, mais à présent, peu importe, à vrai dire. Le sort a attendu la fin de l'apéritif avant de sonner le glas de nos espérances respectives.
Il y avait là Michel et Anne-Sophie, des commerçants faussement sympa et décontractés, bouffis de fric gagné dans la crispation et dépensé dans la frénésie, de faux hédonistes à qui je ne donnais guère plus de 10 ans d'espérance de vie, au vu de leurs mines gorgées d'excès mal encaissés. Leur discussion était affligeante, leurs goûts atroces et arrogants, mais ils étaient souriants et pas enclins à l'hypocrisie, ce qui est déjà ça. Il y avait Alain et Maud, des bourgeois de province faussement classiques, en ce sens que Madame était avocate et monsieur homme au foyer (cadre viré lors d'un plan social de sa boite, reconverti en papa poule autoproclamé en chantre de la modernité conjugale), tous deux apparemment réac et sérieux, en fait très à l'aise. C'est quand on a commencé à évoquer nos enfants respectifs, que ça a commencé à dégénérer.
J'ai vaguement parlé des miens, Chloé et le grand, en éludant avec humour le sujet et feignant de m'intéresser à la progéniture des autres pour enfoncer le clou. Sylvie a une fille de 16 ans, anémique et cocaïnomane, donc on vite cherché à écouter les déboires parentaux des autres. Et, bien sûr, c'était gratiné. L'ambiance était plutôt joviale, chacun y allait de sa petite vanne vacharde pour casser du sucre sur le dos de leurs bambins. Pas question entre quadras ou quinquas de se la jouer "ces bijoux sacrés plus chers que la prunelle de nos yeux" ou "nous avons tout sacrifié pour eux". La désinvolture était de mise.
Et puis, alors que tout en conversant entre gens de bonnes société d'allure bonhomme, on s'apprétait à savourer l'entrée qui venait de nous être servie, voila-t-y pas qu'Alain et Maud sortent du sac à main de la susnommée un petit album photo de poche. Pour nous montrer leur fille Astrid, qu'ils disaient. Celle qu'ils allaient marier, en désespoir de cause, au printemps prochain. Celle dont ils s'évertuaient à dire, quelques instants plus tôt, qu'elle était la seule de leurs quatre marmots à avoir gardé le droit chemin. Au point de se désintéresser des garçons, c'est dire, mais enfin là, un brave étudiant préparant l'école des Mines et son avenir brillamment chiant avait décroché le pompon en lui tapant dans l'oeil. Et donc, hop, photo des tourtereaux, faites tourner, elle est-y pas belle notre fille, fruit de nos entrailles, avec son joli sourire et ses cheveux blonds comme les blés non-OGM. Et la photo m'est venue entre les mains. Et j'ai vu les deux tourtereaux, et je l'ai reconnue, elle, tout de suite, et j'ai éclaté de rire avant même de songer à m'en empêcher.
Tout le monde m'a regardé un peu bizarrement, qui avec un sourire en coin un peu timide, qui avec un regard des plus ahuris, comme si j'étais un ami épileptique en proie à une crise un peu malvenue au moment de savourer l'entrée. Je me tordais les côtes pour de bon, m'esclaffant sans pouvoir parler, de façon assez incompréhensible ; je voyais bien que Sylvie me foudroyait timidement du regard, cherchant une explication à ce comportement si incongru. J'en avais les larmes aux yeux, j'essayais de reprendre contenance. Pfiou... Alors comme ça elle s'appelait Astrid, "en vrai". Et elle allait se marier. La bonne blague. Je ne m'en remttais pas, décidément.
C'est là que m'est venue la mauvaise idée, c'est là que j'aurais du, surtout, ne pas céder à l'envie de vérifier. L'avais-je sur moi? Bon, je pense avec le recul que je devais être déjà un peu soul, ce qui explique que je n'ai pas réfléchi davantage et que je ne me sois pas contrôlé. Je me suis mis à fouiller dans les poches intérieures de ma veste, jusqu'à ce que ma main sente le cuir élimé de mon petit porte-feuilles. J'ai sorti l'objet, sous les yeux toujours surpris de mes comparses, qui ne songeaient plus guère à savourer l'entrée, et je l'ai trouvée. Ma photo d'Astrid. Je l'ai sortie de l'album et je l'ai posée sur la table, entre deux assiettes, devant les parents de la future mariée. Et j'ai continué à me consacrer à mon fou rire.
Personne n'a touché à la photo. Mais tout le monde l'a vue. Elle était plutôt réussie, d'ailleurs, surtout si on prend on considération le fait qu'elle avait été prise dans une cave. Témoin fragmentaire d'une jolie fin d'après-midi débridée avec une jeune inconnue dont j'avais douté entendre un jour le prénom. Je n'avais nulle intention de leur dire les tenants et aboutissants de la photo, de ce qui s'était passé au cours des semaines suivantes, mais le contraste entre les deux cliché était tellement dr$ole, je n'avais pas su m'empêcher, malotru que j'étais. Je me suis levé, j'ai repris la photo, ai bredouillé des excuses entre deux spasmes de rire et je suis sorti du restaurant. Je pense que l'ambiance a du retomber, et que, tout compte fait, personne n'a vraiment savouré l'entrée. Pardon Sylvie, promis, je ne le referai plus. Mais par pitié, la prochaine fois, choisis mieux tes invités.
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