Drôle d'endroit pour une mauvaise rencontre

Les vies se valent, leurs récits non. Ce que j'ai vécu sera livré sans certificat d'authenticité ni déclaration de foi. La médiocrité et la bassesse passent mieux avec un cocktail à la main...

19 décembre 2005

insolent cirque

    Dimanche, je suis allé voir ma fille. Cela faisait un bon mois que je ne l'avais pas enlevée à sa mère, ce dont cette dernière ne manquait pas, tantôt de se plaindre, tantôt de tirer fierté et soulagement. Ce serait toujours ça de pris, ou plutot de soustrait à mon influence néfaste. Qu'ont-ils donc, tous ces adultes mal fermentés, à sous estimer les gosses ? A leur faire injure? Chloé n'a jamais eu besoin de se trouver sous influence pour cultiver son aptitude à nuire. Pour cracher sur son prochain. D'instinct. Son prochain, d'emblée elle l'a honni et voué aux gémonies. Et c'est une active, ma gamine. Quand elle honnit, elle rentre dans le chou direct, crocs en avant. Ce qui, étrangement, ne l'a jamais empêchée de sourire avec candeur.
    Si j'avais un brin d'orgueil moisi dans la mauvaise foi la plus moite, je prétendrais sans détours qu'elle me doit une partie de ce tempérament bien affirmé, mais il n'en est rien. Et plus je la côtoie, plus elle m'en apprend sur la spontanéité avec laquelle on peut réclamer sa part de jouissance, innocemment, sans rendre de compte à personne. Pour moi, bien sûr, il est déjà trop tard : ma réserve de candeur est à jamais envolée et ce, depuis belle lurette. Mais elle, elle n'en finit pas d'être prometteuse à force de s'en foutre. Le respect se mérite, semble-t-elle vous dire en vous regardant dans les yeux, juste avant de vous marcher sur les pieds de ses jolis souliers vernis. Une peste, une garce, une bénédiction.
    Quand nous sommes allés nous promener, elle m'a raconté sa semaine, elle a dépeint avec précision la médiocrité de ses camarades de classe (les filles surtout) et leur crétinerie de groupe (les garçons, surtout, encore que...), avant de s'embarquer dans un long monologue sur moi, sur la façon dont "grave j'assurais pas" en la laissant ainsi livrée à elle même. "Chloé, lui dis-je, tu es tout sauf livrée à toi même. En une minute de présence, ta mère veille sur toi bien mieux que je ne le ferai jamais dans toute ma vie." Elle m'a toisé avec la consternation feinte des grandes actrices du muet, et m'a balancé sa petite bombe Barbie enrichie à l'uranium lourd : "Papa, pitié : Maman s'est trouvé un mec. C'était déjà la cata avant, mais là elle vire carrément niaiseuse. Je vais finir enfant de choeur si tu ne me kidnappes pas."
    La menace avait de quoi faire peur. Après tout, moi, j'avais été enfant de choeur. Je me suis contenté d'encaisser la nouvelle et de changer de conversation après quelques propos dont la banalité n'avait rien de rassurant, je le crains. Nous sommes allés voir un film interdit aux moins de 12 ans (la dame au guichet de l'Arvor n'a rien osé me dire), une histoire biélorusse de cirque improbable, au cours de laquelle des petits singes étaient éviscérés devant une caméra DV mal tenue, et puis je me suis endormi, donc j'avoue ne pas avoir suivi la suite de l'intrigue. Disons que ça avait l'air glauque et assez pessismiste, ce que la grimace palote de Chloé a fini de me convaincre lorsque nous sommes ressortis. Mais il n'y a rien qu'un hamburger et des frites ne puissent faire oublier à une citadine futile de moins de 8 ans. Si ça ne marche pas, doublez la dose.

Posté par herisson sauvage à 20:01 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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